Le sommaire  
 
Juifs et Noirs minoritaires en Occident
Convergences Juifs-Noirs
Traces juives en Afrique
Les Juifs Noirs
Les Hebreux Noirs
A L'AFFICHE
Peuples en esclavage
Génocides juifs/génocides noirs
Immigrations juives/immigrations noires
colonisation et peuples colonisés, expatriés
Les grands hommes Africains, Antillais et Juifs anti-racistes
 

  La Newsletter  
  Pour recevoir
régulièrement
nos news
 

  Le Courrier  
 
>Voir 
 

  Les Liens  
 
>Voir 
 


  Accueil > Convergences Juifs-Noirs
 
CONVERGENCES JUIFS-NOIRS  Imprimer   Envoyer par mail
 


30 janvier 2005 / 21h03
- DÉTOURS DU VERBE: Hommage à Anna Waisman, sculpteur

Par RENÉ BOTH
Anna Waisman est née à Strasbourg en 1927; disparue en 1995 à l'âge de 68 ans.
Son oeuvre présente les lettres de l'alphabet hébraÏque et la forme en soi. Elle vit cette double inspiration «comme l'épouse, me disait-elle, du Cantique des Cantiques passe par les transformations successives, par les nuances, par la lumière, l'ombre qui éclairent le chemin où l'attend le Fiancé». Les beaux caractères hébraïques sont la synthèse de la lettre et de l'esprit. Par elles, Anna Waisman nous initie à un monde de la lumière et de la vie.

PRINCIPALES EXPOSITIONS. 06/71 Centre Culturel Georges Berger, Paris. 08/73 Château de Laversine, Chantilly. 04/80 "Lettres et Déchirures», Galerie Saphir, Paris. 01/83 Seraphin Gallery, New York (USA). 05/84 J .C.C.-New Jersey (USA).
ACQUISITIONS. 06/60 Acquisition Commune de Montmartre. 08/73 Acquisition Château de Laversine. 10/78 Musée de Dimona, Israël. 12/82 Mémorial de Sarcelles. 04/82 "Solidarité pour le Pologne», Musée d'Art Moderne, Paris. 04/86 Musée de Dijon.
DISTINCTIONS. 06/77 Bourse accordée par le Memorial Foundation for Jewish Culture, New York (USA). 03/80 " Diplôme de la Médaille d'argent », International Art Exhibition au Coliseum de New York. 1980 Prime artistique de la Ville de Paris. 12/81 Lauréate du concours pour un monument à Sarcelles...

entretien

-Racontez-nous un peu l'itinéraire de votre existence. Votre existence a été marquée tout particulièrement par la rencontre d'un homme, un grand penseur juif du Xxe siècle: André Neher:
Il est indéniable qu'André Neher, que j'ai vu quelques jours avant qu'il ne nous quitte et nous laisse orphelins, m'a beaucoup marquée par son ouverture constante et prodigieuse vers son prochain. Sur un autre plan , cette foi en mon travail_ qui n’était pourtant qu’une embauche en 1962/63 et qu’il a toujours soutenu avec force alors que j’étais, comme tous les artites, terriblement seule. La solitude fait partie de notre vie quotidienne : on la broie avec ses couleurs, on tend un plan avec son anxiété. J’ai commencé la sculpture après avoir quitté délibérément la danse. Ce fut un choix douloureux que j’aurais pu continuer la danse, mais je l'ai abandonné pour une question d'identité.
Je ne voulais pas être seulement Chopin, un jour, Chostakovitch le lendemain ou Stravinski un autre jour; je voulais savoir qui était Anna Waisman.
-Est-ce que vous avez l'impression que vous avez vécu plusieurs vies ? Ou, plus exactement, que vous êtes née plusieurs fois puisque vous posez le problème de l'identité ?
Lorsqu'on pose le problème de l'identité, cela veut-il dire que l'on se situe ailleurs ou qu'on renaît ?
Je peux dire d'une façon certaine que j'ai le sentiment d'être née il ya un an', ou plutôt j'ai accouché d'Anna Waisman, ou encore j'ai assisté à ma renaissance il y a un an. Je pense qu'avec la sculpture, que j'ai abordée en 58-59, ce n'était pas une renaissance mais plutôt une prise de conscience malgré le dilemme que me posait la danse: la danse était ma vie, elle circulait dans chacun de mes muscles, palpitait dans mes artères, courait dans mes veines, et pour elle le trac faisait battre mon cœur jusqu'au bord des lèvres. Cette prise de conscience fut pénible car, durant des années, je peux dire facilement entre dix et quinze ans, je ne savais pas où j'allais.
J'ai commencé par les lettres hébraïques vues de l'extérieur, puis j 'ai tout remis en cause en partant du point et du trait et ce, jusqu'en 1971-72: des kilomètres de fils, en cherchant le fil.
En 1973 le point prit la forme d'un «Yod», le trait celui du «Vav» et l'énergie du fil devint ce fil à plomb qui relie le ciel et la terre. C'est un travail long, la création plastique !... Il faut être patient, c'est une qualité indispensable pour être à la bonne distance des choses. Ni trop loin, ni trop près, ni trop exubérant ni trop calme. Être disponible quand il le faut, au bon moment, tout en étant vigilant, à l'affût du moindre petit désir qui pourrait se transformer en autre chose et qui s'appelle la création. Je crois avoir été très fidèle à ce niveau-là. J'ai toujours été au service de l'art. J'ai servi les lettres. Je ne me suis jamais servie d'elles.
-l'ai là, sous les yeux, une très belle lettre d’André Neher avec une citation d'Isaie 49, 16. Que représente la rencontre d'André Neher pour vous, Anna Waisman ? Quel soutien vous a-t-il apporté dans la réalisation des lettres hébraïques ?
André Neher m'a donné ce que, peut-être, personne ne m'a donné au niveau de l'art d'abord, de l'art hébraïque d'autre part, et de la lettre de surcroît puisque je ne faisais qu'elle, ne sachant pas réellement ce que je faisais et si j'avais le droit de le faire.
Quel était l'objet, pour un juif, pour un artiste Juif pour qui tout était clair? Telle était la grande question que je me posais. C'était la lettre hébraïque puisqu'elle est «l'objet Abstrait" par excellence, le paradigme de la création; objet puisque visible et palpable, abstrait puisqu'elle est l'expression de la réalité spirituelle fondamentale. Dépassant le symbole et l'allégorie, elle est une réalité à l'état pur.
André Neher m'a toujours soutenue, ainsi que Renée, son épouse ; Renée, qui est une sœur pour moi, m'a, par son accord, permis d'illustrer le livre posthume d'André Neher : Regards sur une Tradition.
Cette lettre qui date de 1983 -nous avons eu une correspondance extrêmement fructueuse -traduit sa reconnaissance. C'était un bonheur, c'était non seulement une manne mais encore plus que cela; elle m'apportait la conviction intime que, quoi qu'il arrive, André me répondrait. Elle date du 10 octobre 1983, de Jérusalem :
« Chère Anna,
Je réponds immédiatement à votre question du 25 septembre :
Vous n'avez pas seulement le droit, vous avez le devoir de travailler aux lettres. C'est une Mitzva. La dimension du Service Sacré -Avoddat. Qoddesh -est large, infinie. Elle s'entend aussi -peut-être surtout-à la vie intérieure, à l'âme. Votre âme sert Dieu lorsqu'elle demande à vos doigts de faire surgir de la matière des lettres.
Vous dites, chère Anna, que c'est moi seul que vous écouterez dans ce domaine. Écoutez-moi donc et commencez votre chaîne des Alephs dès reçu de ma lettre -dans la joie de l'Avoda -« Travail et Service .-et poursuivez cette Avoda dans la joie d'une Mitzva pour laquelle Dieu a besoin de vous »
Et c'est curieux, car cette lettre date de cinq ans et demi et cette « Chaîne des Alephs», qui est devenu "le Triomphe de la Vie», je l’ai terminée il y a une semaine, alors que je l'avais commencée il y a à peu près quatre mois. Il m'a donc fallu de longues années pour réaliser concrètement ce que André Neher m'avait écrit en 1983.
Cela confirme ce que je vous disais au départ: il faut être patient et à la bonne distance des éléments qu'on sollicite dans le domaine des arts plastiques.
Vous savez, c'était un homme hors du commun, qui n'était que bonté, délicatesse et humilité. Nous avons parlé de choses importantes; de Schrenberg, du musicien Berg également, et je lui demandais: "Pourquoi, André, suis-je si seule ?» Et il m'a répondu: -Vous disiez à André Neher : je suis si seule! Une question: est-ce qu'on peut créer sans amour ?
Non. C'est d'ailleurs une des dernières questions que je lui ai posée :"Comment la vie est-elle possible sans espoir et sans partager?» Il m'a simplement répondu: "Ce n'est pas possible».
-On ne peut donc pas créer sans être au moins deux ?
.Qu'est-ce que vous entendez par" créer » ?
-Réaliser une œuvre.
On est toujours seul, devant une oeuvre plastique. On n'est pas seul lorsqu'on fait un enfant; c'est le seul moment où il faut vraiment être deux ! l’ homme est toujours seul. Je crois, en fait, que le compagnon ou la compagne sert de béquille, une merveilleuse illusion, même si elle se veut partiellement réelle. Et je pèse bien mes mots! Il vient un moment donné où l'être humain réalise qu'il est seul parce qu'en fait il est toujours seul, J'ai pris conscience de cela par un autre biais, mais je crois que ce chemin, ce détour a été bénéfique pour moi puisque aujourd'hui je me sens différente. Chaque jour qui se lève, c'est une nouvelle vie que je commence et je ne dors que d'un œil. L’autre veille sur la vie.
-Qu'est-ce que c'est que l'angoisse ? Est-ce aller vers Dieu ?
Je vais vous dire d'abord ce qu'est l'angoisse dans l'art avant de parler
de ma relation avec Dieu. I:angoisse, c'est épouvantable parce que c'est permanent. La remise en question constante, c'est insupportable jusqu'à devenir inhumain; et pourtant c'est surhumain lorsque l’œuvre donne la lumière. Il y a deux sortes d'angoisse. D'abord l'angoisse du travail bien fait. C'est la première chose exigée car, ne l'oublions pas, une oeuvre d'art reste avant toute chose une oeuvre d'art. Par ailleurs, le fait que je fasse les lettres hébraïques en trois dimensions exige plus qu'un travail bien fait. En fait, c'est une prière constante pour que le Ciel guide ma main, que la clarté règne dans mon esprit afin que ma main soit sûre. Ce dialogue que nous partageons, ce trait d'union, ce sont les lettres. Ces merveilleuses lettres pour lesquelles j'ai consacré trente années de ma vie. Je voudrais vivre mille ans, pas pour moi mais pour elles. Parce que c'est un "Shir Hashirim» (Cantique des Cantiques) entre elles et moi. C'est les "Maïm» (les eaux profondes) qui rejoignent les" Chamaïm » (les cieux). C'est quelque chose d'indescriptible; c'est quelque chose de tellement ancré l'un dans l'autre avec toujours ce respect, cette retenue, cette pudeur, cette propreté morale et physique qui est indispensable pour moi, c'est-à-dire impérative. Je ne peux pas approcher la lettre comme cela, en me frottant les mains, en les lavant et hop! au boulot...
Ce n'est pas possible. C'est impossible
-Comment expliquer l'attente de l'artiste devant la matière ?
J'attends quelquefois sept ans; j'attends quelquefois cinq ans; j'ai l'impression bien des fois d'attendre toute ma vie; mais je reste vigilante, guettant cette faille qui s'ouvrirait dans la pierre pour pouvoir m'y infiltrer et établir un dialogue.
Je n'ai jamais su agresser ni la matière ni les hommes; en fait c'est la même chose pour moi. Toujours chercher à conserver et arriver à un moment donné où le dialogue s'établit, sans en connaître les données: il s’annonce. C’est là que la grande aventure commence.
- Le dialogue établi par l’acte d'amour ?
Ah oui ! Absolument ! entre la matière et moi ; et je vous dirai ce que tout le monde sait d’un artiste plasticien : il fait d’abord, il pense ensuite. Ça, c’est le propre de la création.
- Si une œuvre d’art est le résultat d’un acte d’amour, est-il évident qu’on a besoin d'une vie affective pour réPondre à cet amour ?
Non, Parce que l'art a des impératifs qui sont disproportionnés par rapport à ceux de l'être humain. L’art est intemporel. L’être humain est limité dans le temps.
Lorsqu'un artiste fait de l'art sa vie et porte dans ses gènes les éléments nécessaires qui lui permettraient de sublimer ce qui l'entoure, il ne doit pas oublier que l'art a des impératifs qui ne concernent que lui, et le côté« vie privé" de l'être humain ne saurait l'intéresser. C'est véritablement l'art pour l'art.
Si vous êtes malade ou si vous n'êtes pas en état de faire, l'art s'en fiche! Vous êtes là pour avoir le maximum d'exigences à votre égard et, si vous ne les avez pas, il ne faut pas travailler; il faut attendre d'être en état de pouvoir créer Il Car l'art est impitoyable; c'est un miroir qui ne ment jamais.
-Quelle est la fonction de l'artiste ? Par rapport à quoi ?
-Par rapport à l'actualité.
Je ne sais pas. Je sais simplement qu'il faut que je travaille et que l'art ne
me demande qu'une chose: le meilleur de moi-même. Pour lui. Pas par rapport à moi. Rien que pour lui. Moi je ne suis qu'un instrument. J'exécute, c'est tout.
-Anna, êtes-vous heureuse ?
Quand je fais du bon travail, oui, mais c'est tellement bref. D'un autre
côté, je voudrais pouvoir avoir ce même dialogue avec les humains et lire, dans le regard de l'autre, l'amour que je lui porte et que je trouve difficilement parce que je suis, peut-être, trop exigeante. Et cet amour-là, cette quête, je l'ai avec mon travail sur papier, avec mes «Communications et Microprocesseurs" et avec quelque chose qui s'appelle des lettres hébraïques, et je ne saurai jamais pourquoi.
-Si je vous dis: l'art c'est un sourire, c'est un regard. Qu'est-ce que vous me réPondez ?
C'est beaucoup de choses, j'art. Mais avant toute chose et la plus importante: l'art est un défi à la mort; une résistance! Une révolte face à la mort..
C'est la peur devant la mort qui me fait créer, aussi. Mais tant qu'en moi l’art trouvera sa force pour dénigrer la facilité, pour contrer les satisfactions à bon compte, pour sonder ses exigences par la grâce, je resterai debout, émiettant ma vie et mon âge pour le servir.
L’art, c'est aussi croire; et de toutes les croyances, c'est à la vie que je crois; ma religion: le respect et la considération de mon prochain. Ma foi ? L’authenticité. L’art est mon bouclier et les lettres hébraïques ma couronne.
Propos recueillis par
RENÉ BOTH

La vie et l’ oeuvre de RENÉ BOTH dépasse le cadre d'une notice bibliographique. Rédacteur en chef du mensuel La Tribune d'Israël, musicien, musicologue et professeur de musique, poète, peintre, photographe, éditeur (éd. L:Avant-Mur), animateur de théâtre, etc. DERNIÈRES PUBLICATIONS. En poésie: La Trace, Pages de route, l’ombre et l'instant, etc. Un livre de photographies et de poésie. Jérusalem, qu'as-tu écrit sur mon front, Paris, L:Avant-Mur, 1984, réédition prochaine. EXPOSITIONS: " Visages et paysages de la vie juive, d'Alsace à Jérusalem ". Après le Château des Rohan en Alsace (1995), cette exposition photographique fut visible à Nîmes, en novembre 1996, en hommage à Ithzak Rabin. (EUVRES EN COURS DE RÉALISATION : Le" Concert contre l'intolérable intolérance" (1997-1998), ou " La Poésie japonaise et Gabriel Fauré avec Eiko Koyama ".



Haut de page Article rédigé par E.Y - Source : revue Aleph beth N°1
 

- COLLOQUE Le visage. La rencontre de l’autre
Dimanche 10 octobre 2010 15h à 18h au Collège des Bernardins

- Monde noir, Monde juif , rencontres, émancipation
communication de Philippe Boukara, maître de conférences à l’I. E.P. de Paris


© Amitiejudeonoire.com 2005 - Design Dialect'Image - Réalisation Inov@net